« Père parti en mars, et sa bibliothèque de 400 jeux verrouillée » : pourquoi les héritiers ne récupèrent que les boîtiers sur l’étagère

Un compte Steam qui totalise 400 titres, une bibliothèque construite jeu après jeu pendant des années, et au final : rien. Les héritiers récupèrent les boîtiers vides posés sur l’étagère, les manettes, la console elle-même. Mais tout ce qui est dématérialisé reste bloqué derrière un mot de passe que personne n’a le droit légal d’utiliser. Ce scénario n’a rien d’exceptionnel : des dizaines de familles se heurtent chaque année au même mur en tentant de récupérer la collection numérique d’un proche disparu, et la réponse des plateformes est toujours la même.

Sur Reddit, les témoignages s’accumulent. Un utilisateur raconte comment son père, atteint d’un cancer, a construit une grande bibliothèque Steam durant sa maladie, sans savoir qu’elle disparaîtrait avec lui. Un autre, quatre ans après son deuil, hésitait à se connecter au compte de son père pour terminer un jeu que ce dernier lui avait recommandé : le 15 juin 2025, un utilisateur nommé ObjectiveSad5229 a posé une question sur Reddit, envisageant de se connecter au compte Steam de son père pour débloquer tous les succès du jeu. Un père en deuil de son fils, décédé brutalement, espérait pour sa part faire profiter d’autres joueurs de l’imposante collection Steam laissée derrière lui , son fils étant un gros joueur disposant d’une bibliothèque de jeux impressionnante sur Steam. Trois histoires différentes, un seul point commun : aucune n’a de solution officielle.

À retenir

  • Les jeux achetés numériquement ne sont pas des biens : juste une licence non transférable
  • La Cour de cassation française a confirmé en 2024 : impossible de léguer ses jeux vidéo
  • Même les notaires sont impuissants face aux conditions générales des plateformes

Un jeu acheté n’a jamais vraiment été à vous

La raison tient à un principe juridique que la plupart des joueurs découvrent bien trop tard. Quand vous cliquez sur « acheter » sur Steam, le PlayStation Store ou le Xbox Store, vous ne devenez pas propriétaire d’un bien : vous obtenez une licence d’utilisation, personnelle et non transférable. En droit français, la propriété classique repose sur trois piliers, l’usus, le fructus et l’abusus, et on a bien le droit d’usus et de fructus, mais pas d’abusus, les conditions ne sont donc pas réunies pour faire de nous le propriétaire de nos acquisitions. Concrètement, impossible de revendre, donner ou léguer un jeu dématérialisé comme on le ferait avec une cartouche ou un disque.

Ce n’est pas qu’une clause obscure noyée dans des conditions générales. La justice française a tranché sur le sujet. Après une bataille judiciaire lancée par UFC-Que Choisir contre Valve dès 2015, la Cour de cassation a, par un arrêt du 23 octobre 2024, tranché le débat en faveur de Valve, estimant que seule la directive 2001/29 est applicable aux jeux vidéo et que la règle de l’épuisement du droit ne s’applique pas en l’espèce. En clair, un jeu vidéo est considéré comme une œuvre complexe, mêlant code, musique, graphismes et scénario, et non comme un simple logiciel : il échappe donc à la règle qui permet de revendre un logiciel d’occasion une fois acheté. Résultat, les consommateurs ne peuvent pas revendre leurs jeux vidéo achetés en ligne, ce qui limite leur droit de propriété sur les copies numériques acquises. Et ce qui vaut pour la revente vaut, par extension logique, pour la transmission après un décès.

Steam, PlayStation, Xbox : même verdict, aucune exception

Interrogée directement sur le sujet par un utilisateur du forum ResetEra, la réponse du support Steam a été sans détour : « Malheureusement, les comptes et jeux Steam ne sont pas transférables. Le Support Steam ne peut pas fournir l’accès au compte à quelqu’un d’autre, ni fusionner son contenu avec un autre compte. J’ai le regret de vous informer que votre compte Steam ne peut pas être transféré via un testament ». Même un notaire n’y peut rien : la clause qui interdit la revente et le transfert de compte s’applique aussi bien du vivant du titulaire qu’après sa mort.

Du côté de PlayStation, la logique est identique. Les comptes PlayStation sont liés à des identifiants individuels et ne peuvent pas être transférés ; pour gérer le compte d’un utilisateur décédé, il faut contacter le support PlayStation avec un certificat de décès. Sur Xbox, même topo : les identifiants ne se transmettent pas à un autre utilisateur. Certaines familles ont même eu la mauvaise surprise de voir un compte purement et simplement clôturé après avoir signalé le décès du titulaire, ce qui a poussé une partie de la communauté à conseiller l’inverse : ne rien dire du tout aux plateformes, sous peine de perdre définitivement l’accès à la bibliothèque plutôt que de simplement la voir gelée.

Les rustines qui existent, et pourquoi elles restent fragiles

Face à ce vide juridique, la débrouille reste la seule option. La technique la plus répandue consiste à transmettre ses identifiants à l’avance, un peu à l’ancienne. Puisque Steam n’a normalement aucun moyen de savoir si vous êtes vivant ou mort, votre compte devrait continuer d’être maintenu actif ; il suffit de laisser ses identifiants et mots de passe à ceux à qui l’on souhaite céder ses jeux, qui n’auront plus qu’à se connecter à la bibliothèque à la place du défunt. Une méthode qui fonctionne tant que personne ne prévient officiellement la plateforme, et tant que l’authentification à deux facteurs, souvent liée au téléphone ou à l’e-mail du défunt, ne vient pas tout bloquer d’un coup.

Le partage familial (Steam Families, ou les équivalents chez Xbox et PlayStation) ne règle rien sur le fond. Ce système dépend entièrement du compte principal : s’il devient inactif ou est fermé, notamment en cas de décès, le partage s’arrête immédiatement et les utilisateurs perdent alors tout accès aux jeux. la solution la plus « officielle » proposée par les plateformes s’effondre justement au moment où on en aurait le plus besoin. Certains juristes conseillent tout de même de vérifier les CGU de chaque service avant de rédiger un testament, car les conditions peuvent varier selon les plateformes, et c’est en recherchant la mention de droit de propriété que l’on peut éventuellement placer un compte sur son testament, mais dans les faits, aucun des géants du secteur ne le permet aujourd’hui.

Le débat dépasse largement le cadre de l’héritage familial. Le mouvement citoyen « Stop Killing Games », qui militait pour un droit à la préservation des jeux vidéo achetés, s’est heurté à un refus officiel de la Commission européenne en juin 2026. Ce refus ferme la voie à un droit nouveau à la préservation des jeux vidéo, sans fermer celle des protections existantes : garantie de conformité, clauses abusives, pratiques commerciales trompeuses restent mobilisables au cas par cas, mais aucun texte n’oblige encore un éditeur à transmettre une bibliothèque à un ayant droit. Tant que ce vide persiste, la seule protection réelle reste artisanale : noter ses identifiants quelque part, en parler à ses proches de son vivant, et ne surtout pas compter sur un testament pour régler le sort de sa bibliothèque numérique.