Cinq jeux notés à 70 euros. Cinq mois à résister. Et au moment de passer à la caisse, des prix à faire douter de sa connexion internet. Ce scénario, des milliers de joueurs français le vivent régulièrement. Pas par hasard : c’est le résultat d’une stratégie d’achat rodée qui bat à plate couture l’impulsion du day one, dans un marché du jeu vidéo où les tarifs partent dans tous les sens.
À retenir
- Les jeux AAA console coûtent désormais 70-80 euros, avec des éditeurs envisageant les 100 euros
- Les prix baissent de 32,7% en moyenne six mois après le lancement : une économie concrète de 150€ pour 5 jeux
- Clair Obscur : Expedition 33 dérange l’industrie en prouvant qu’un jeu AAA peut coûter 50 euros et être rentable
Le marché des 70 (et bientôt 80) euros : bienvenue dans la nouvelle norme
Les jeux AAA console sont passés de 60 à 70 euros dès 2020 avec NBA 2K21, puis à 80 euros en 2025. Une montée en gamme tarifaire qui s’est installée discrètement, presque sans débat public. Et ce n’est pas fini : certains éditeurs comme Capcom, Take Two et Sony évoquent même la possibilité de titres à 100 euros pour les productions les plus ambitieuses. GTA 6 à trois chiffres, c’est désormais une hypothèse prise au sérieux par l’industrie.
Le problème, c’est que ce mouvement tarifaire heurte de plein fouet le porte-monnaie des joueurs. Un sondage révélateur montre que sur 25 291 joueurs interrogés, 68 % estiment être prêts à payer maximum 60 euros pour un jeu AAA et seulement 5 % trouvent que 70 euros est un montant acceptable. Ce divorce entre les prix affichés et ce que les joueurs acceptent de débourser explique en grande partie pourquoi tant de gens ont adopté la stratégie de la patience. L’industrie traverse sa quatrième année de crise post-pandémie, et les budgets gonflent, mais pas les revenus, comme le résume le journaliste Jason Schreier. Les éditeurs tentent de compenser en gonflant les étiquettes, mais le marché résiste à sa façon.
Attendre six mois : une stratégie aussi vieille que les soldes, mais encore plus payante
La baisse de prix post-lancement n’est pas une légende urbaine. La baisse de prix intervient parfois quelques semaines seulement après la sortie. Assassin’s Creed Shadows, Borderlands 4, Mortal Kombat Legacy Kollection ont tous vu leur prix fondre peu de temps après leur arrivée. Des titres affichés à 70 euros au lancement qui terminent à 35 ou 40 euros quelques mois plus tard, c’est un classique du genre. Une étude ancienne mais toujours citée comme référence montrait déjà que les titres de consoles de salon perdent environ 32,7 % de leur valeur en six mois. À l’heure où le prix de départ s’est envolé à 70 ou 80 euros, cette dépréciation représente une économie concrète de 20 à 25 euros par jeu.
Attendre a d’autres vertus que la simple économie. Il arrive encore fréquemment que des bugs plus ou moins importants gâchent l’expérience initiale, ce qui favorise le fait d’attendre afin de laisser les early adopters bêta-tester le jeu. Le phénomène Cyberpunk 2077, sorti en 2020 dans un état calamiteux avant de devenir un chef-d’œuvre après des mois de patches, a traumatisé une génération entière de joueurs. Il y a aussi le fantôme d’une version plus complète vendue plus tard en « definitive edition », comme le souligne SEGA dans un récent rapport. Payer plein pot pour se retrouver à acheter le contenu « complet » six mois plus tard, c’est le cauchemar du day one.
Le contre-exemple qui dérange les grands éditeurs
L’exemple le plus frappant de ces deux dernières années pour comprendre l’absurdité du pricing AAA, c’est Clair Obscur : Expedition 33. Avant même sa sortie, son prix intriguait les joueurs : seulement 50 euros pour un titre aussi ambitieux ? Cela voulait sûrement dire que le jeu était court… mais il n’en était rien ! Trente heures pour finir l’histoire principale et le double pour le contenu annexe. Le studio Sandfall Interactive a développé ce RPG français avec un budget de moins de 10 millions de dollars, révélé au New York Times par le directeur créatif Guillaume Broche. Pour comparaison, la production d’un jeu vidéo AAA coûte aujourd’hui en moyenne entre 100 et 200 millions de dollars.
Le résultat ? En avril 2026, le jeu a atteint 8 millions d’unités vendues. Il est devenu le titre le plus récompensé dans l’histoire des Game Awards, raflant neuf prix dont le Jeu de l’Année 2025. Si Clair Obscur est vendu au tarif d’un jeu AA, c’est autant un calcul stratégique qu’un choix moral de ses créateurs. Alexis Garavaryan, président de Kepler Interactive, confirme que le prix devait s’éloigner du tarif AAA pour donner aux joueurs l’impression de faire « une bonne affaire » qui respecte leur temps et leur argent. Le message à l’industrie est limpide : « 70 dollars ne va pas rester la norme bien longtemps », selon Schreier.
Les alternatives qui rendent l’attente (presque) inutile
La patience a une concurrente sérieuse : l’abonnement. Clair Obscur : Expedition 33 était disponible dès le premier jour sur Xbox Game Pass. Un jeu GOTY accessible sans surcoût pour les abonnés, le jour J. Le Game Pass ne se contente plus d’accueillir des jeux quelques mois après leur commercialisation. Il devient une véritable vitrine de lancement pour certains projets ambitieux. Et le catalogue compte plus de 500 jeux accessibles sur PC, console et cloud.
Du côté de Sony, la dynamique est différente mais les joueurs ne sont pas en reste. L’A/B testing en place depuis novembre 2025 a pris de l’ampleur, passant de 50 jeux dans 30 régions à plus de 190 jeux dans plus de 70 régions, dont l’Europe et les États-Unis. Le PlayStation Store teste des réductions variables selon les profils d’acheteurs, un système opaque qui peut jouer en faveur du joueur patient. Une analyse révèle que les titres PC les plus populaires affichent des tarifs en baisse constante depuis 2023, avec des prix médians qui ont chuté de 20 %. Sur Steam, attendre les soldes reste l’une des stratégies les plus rentables du gaming.
L’ironie dans tout ça, c’est que 71 millions de jeux ont été écoulés dans les principaux marchés européens en 2025, soit une baisse de 6 % par rapport à l’année précédente, même si les ventes dématérialisées représentent désormais 74 % du total. Les joueurs achètent moins de jeux, mais paient plus cher ceux qu’ils choisissent. La stratégie de la liste d’attente n’est donc pas juste une astuce de grigou : c’est une réponse logique à un marché qui a décidé de tester jusqu’où la fidélité des fans peut encaisser. Et manifestement, six mois de patience peuvent valoir 150 euros d’économies.
Source : news-console.fr