Un jeu de course payé plein pot, une bibliothèque numérique qui l’affiche encore… et pourtant, plus moyen d’y jouer. Ni remboursement, ni excuse claire, juste un message froid annonçant la fin de partie. Ce scénario, ce n’est pas de la science-fiction : c’est exactement ce qui est arrivé à des milliers de joueurs de The Crew, et l’affaire est en train de redéfinir ce que « posséder un jeu vidéo » veut vraiment dire en 2026.
À retenir
- Un jeu acheté peut devenir injouable du jour au lendemain, et l’éditeur refuse de rembourser
- Ubisoft prétend que vous n’aviez qu’une licence, pas la propriété, même si vous aviez payé plein tarif
- L’Europe refuse de légiférer, laissant les consommateurs sans protection face aux retraits numériques
The Crew, le jeu qui a explosé la théorie de la possession numérique
Ce jeu de course en ligne, publié en 2014, a été retiré des boutiques numériques dès décembre 2023. Sorti en 2014, The Crew est devenu injouable en avril 2024 après qu’Ubisoft a fermé les serveurs dont il dépendait. Le pire dans l’histoire ? Pour aggraver les choses, l’éditeur a commencé quelques semaines plus tard à révoquer les licences des joueurs, vraisemblablement pour les empêcher d’y jouer sur d’éventuels serveurs communautaires. Autant dire que même les plus téméraires qui espéraient bricoler un serveur privé maison se sont retrouvés le bec dans l’eau.
Deux joueurs californiens ont fini par saisir la justice, avec un argument simple et redoutable : ils « pensaient payer pour posséder le jeu, au lieu de payer pour une licence à durée limitée ». Un détail a particulièrement marqué les esprits dans ce dossier : les codes d’activation associés à The Crew affichaient une validité jusqu’en 2099, ce qui pourrait avoir laissé croire à une disponibilité à très long terme. Difficile de faire plus trompeur comme signal envoyé au consommateur.
La défense d’Ubisoft : « vous n’avez jamais rien acheté, juste loué »
Face à ces accusations, la réponse d’Ubisoft a jeté un pavé dans la mare. L’avocat de l’éditeur a expliqué que « les plaignants arguent d’avoir acheté des versions physiques de The Crew selon la croyance qu’ils obtiendraient un accès sans entraves au jeu à perpétuité » avant de rejeter cette lecture, en s’appuyant sur les mentions légales de l’emballage. Selon les avocats de la firme, l’emballage contient des mentions claires indiquant qu’Ubisoft pouvait « ANNULER » l’ACCÈS aux aspects du jeu qui étaient « OBLIGATOIRES », avertissant ainsi les plaignants qu’ils ne bénéficiaient pas d’un accès et d’une propriété inconditionnels. C’était écrit en tout petit, mais c’était écrit.
Le problème de fond, c’est que The Crew était un jeu qui demandait une connexion en ligne obligatoire, même pour jouer seul, résultat, le jeu est devenu tout simplement injouable, même pour ceux qui l’ont acheté en version physique ou numérique. Une galette dans le lecteur, un billet acquitté en boutique, et pourtant zéro accès. La notion même de « jeu physique » en prend un sacré coup.
En France, l’UFC-Que Choisir a décidé de porter le fer plus loin. L’association conteste la validité de plusieurs clauses contractuelles qui permettent arbitrairement à Ubisoft de nier le droit de propriété des consommateurs sur les copies de jeu acquises, de retirer tout accès au jeu sans garantie de maintien d’un mode de fonctionnement alternatif, de subordonner l’utilisation du jeu à des services en ligne susceptibles d’être interrompus à tout moment par l’éditeur, et d’exclure tout remboursement de sommes créditées par les consommateurs sur leur porte-monnaie électronique Ubisoft. Un dossier qui, selon l’association, ouvre un front juridique sur un sujet brûlant : que possède réellement un joueur lorsqu’il achète un jeu connecté ?
Pourquoi ça ne concerne pas que les gamers (et pourquoi l’Europe a dit non)
L’affaire dépasse largement le cadre de The Crew. En pleine polémique, Sony a mis de l’huile sur le feu avec une décision qui touche cette fois le cinéma numérique : dès le 1er septembre 2026, Sony supprimera 551 films et séries des bibliothèques vidéo des comptes PlayStation, alors que les utilisateurs ont payé pour y avoir accès. Là encore, ce qui interpelle les acheteurs, c’est l’absence totale de compensation financière ou de remboursement, le géant japonais informant ses clients que le contenu, bien qu’acquis sur sa plateforme, sera supprimé sans recours possible. Terminator 2, Rambo, Apocalypse Now : peu importe le prestige du titre, la licence de diffusion prime toujours sur ce que vous croyiez avoir acheté.
Côté législation, la Californie a tenté d’ouvrir la voie en 2024 avec la loi AB 2426, qui interdit aux entreprises qui exploitent des magasins numériques d’utiliser des mots tels que « achat » ou « acheter », à moins qu’elles ne précisent clairement qu’elles vendent une licence et non un « droit de propriété illimité sur le bien numérique ». Une avancée en matière de transparence, mais qui ne change rien sur le fond : le joueur est prévenu, mais le jeu peut toujours disparaître.
Et côté Bruxelles, l’espoir d’une vraie protection légale s’est envolé récemment. Le mouvement citoyen Stop Killing Games avait pourtant réuni une mobilisation record, avec 1 294 188 signatures validées, mais la réponse de la Commission européenne indique clairement qu’elle « considère qu’à ce stade, elle ne peut pas proposer d’obligation légale de maintenir les jeux vidéo jouables après l’arrêt de leur fourniture commerciale ». Seule concession obtenue : Bruxelles promet de lancer une « concertation » d’ici la fin 2026 pour élaborer un « code de conduite » avec les acteurs de l’industrie, un engagement volontaire, sans aucune force de loi.
Concrètement, si vous voulez limiter la casse avant le prochain retrait surprise, un réflexe simple existe : privilégier, quand c’est possible, les plateformes qui garantissent un mode hors ligne ou une préservation locale plutôt que 100% de dépendance aux serveurs d’un éditeur. Ce n’est pas une garantie absolue, mais tant qu’aucune loi contraignante n’oblige les studios à maintenir l’accès à ce qu’on leur a acheté, la meilleure protection reste encore de vérifier, avant l’achat, si le jeu nécessite une connexion permanente pour fonctionner.
Source : news-console.fr